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Quatre Sonnets de Porquerolles

I

La brise est fraîche encore et légère : la place

Livre son sable fauve au soleil immo­bile,

Et les euca­lyp­tus agitent leurs feuillages

Où des milliers d’oiseaux joyeu­se­ment pépient.

 

Ô jour ami ! Sous ma fenêtre, le cheval

Aveugle tourne à pas rési­gnés son manège ;

Et, déchi­rant le ciel de satin virgi­nal,

Filent, ciseaux cris­sants, d’affo­lées hiron­delles.

 

En mer, lac émaillé de turquoise, se jouent

Des barques incli­nées, vols blancs, jaunes et roux,

Sur la frise azurée du conti­nent loin­tain.

 

Et, conspuant les cita­dines puan­teurs,

Seul dans ma joie, j’aspire, insu­laire matin,

Le parfum prin­ta­nier des acacias en fleurs.

II

Tandis qu’à l’autre bout de la grand’ place calme,

Aux langou­reux accents du piano méca­nique,

Dans un bar, les soldats, en joie domi­ni­cale,

Tour­noient, entre­la­cés par couples alcoo­liques.

 

Sous les euca­lyp­tus parfu­mant les ténèbres,

Nous alter­nons, assis, nos diva­ga­tions

Vers le scin­tille­ment du panthéiste ciel

Que le phare balaie de ses soudains rayons :

 

Aven­tu­reux, lassés des mono­tones astres

Et du vieux Jupi­ter écla­tant sur l’église,

Notre rêve chevauche la comète oblique,

 

Qui, roide d’un orgueil soli­taire, avec faste

S’enfonce, irré­mis­si­ble­ment, à l’hori­zon

Du beau soir que jamais nous ne retrou­ve­rons.

III

Écume de la mer sombre, les goélands

Croassent, des écueils aux crêtes de la cale,

Et, bercés sur les flots rigides du mistral,

Entre­lacent leurs jeux papillon­nants et blancs.

 

Souples et forts comme des voiles dans le vent,

Leurs ailes, m’effleu­rant, trans­lu­cides, s’étalent,

Et gravissent, Zénith, ta magique spirale,

Pour darder de plus haut leur symbole vivant.

 

Et, tandis que, là-haut, vers le soleil se pâme

En plein azur leur sûr essor aéro­plane,

Je songe, ivre de vent et de clas­sique envie :

 

Vers l’impos­sible foi de mon Ciel glorieux,

Quelles Ailes, livrées à ton flot vide et bleu,

Génie ! — et sans retour — empor­te­raient ma vie ?

IV

Bonace. À l’hori­zon de lumière esti­vale,

Le conti­nent sculpte sa frise sur la mer ;

Et la pinède, rose-fleu­rie de bruyère,

Au long des rochers roux se mire dans la cale.

 

Mais en vain le décor des jours heureux s’étale :

Et cette sieste n’est qu’un leurre. — Ô doux hiver,

J’attends le vol bavard des guêpes fami­lières

Et le grésille­ment méri­dien des cigales

 

L’orange qu’au ciel bleu ta main, Amie, oppose,

En vain crie mon désir de libre apothéose,

Et la joie de mes yeux subti­le­ment torture

 

L’intem­pes­tive nostal­gie des nudi­tés

Où ta souple statue me livrera l’Azur

Antique, aux para­dis solaires de l’Été.