En Eden I

Depuis Hyères jusqu’au cap Lardier, on l’aper­çoit, étalant sur l’hori­zon marin son insu­laire frise de montagnes bleu­tées. Parfois, les gens du Lavan­dou vont, autour de ses côtes pois­son­neuses, caler Palangres et langous­tières ; ou bien, lors des Passages d’automne, des chas­seurs y abordent, pour brûler quelques cartouches. Mais jamais touriste ne se hasarde sur l’île du Levant, honnie des Guides pour son manque de confort et d’inté­rêt. Rien à voir, en effet : dix kilo­mètres carrés de bois et de brousse ; à chaque bout, une demi-douzaine d’habi­tants séden­taires — pêcheurs, séma­pho­ristes, gardiens de phare — pas de chemins dignes de ce nom, pas d’hôtel, pas même de vivres ! Qu’y vien­drait-on faire ?

À trois lieues des côtes de Provence, c’est l’île déserte, une des dernières au monde, un suprême refuge pour déci­vi­li­sés férus de sauva­ge­rie âpre et lumi­neuse.

Comme les parfums d’autres terres annoncent au loin leur volupté fleu­rie, d’un mille au large celle-ci, toute verte sous le soleil, semble, avec le grésille­ment énorme des myriades, des millions de cigales, souve­rains habi­tants de sa soli­tude, frire dans l’irra­dia­tion méri­dienne de la mer.

Rien n’a changé depuis un an : rien ne peut chan­ger : nous sommes ici hors l’histoire humaine. D’un coup, et sans surprise, nous revoici ceux d’il y a douze mois, nous repre­nons, où elle s’arrêta, la merveilleuse Aven­ture : — et, dans le total oubli de la routine civi­li­sée, se détache en cru relief la sensa­tion de la minute présente où s’absorbent unique­ment nos toutes primi­tives ingé­nui­tés.

L’orée de la pinède, d’où la pente dévale, roide, avec ses verdures de cistes, de bruyères et de myrtes décou­pées sur la mer. Pas un souffle. Les cigales, apai­sées, une à une se sont tues. Entre deux verdoyants promon­toires, la frise du couchant étale son immo­bile magni­fi­cence. Ruis­se­lant en feu sur l’eau lumi­neuse et lactée, le soleil affleure la paisible ondu­la­tion cendre-bleue du conti­nent qui borne ce lac illu­soire. Et, tandis que le crépus­cule impro­vise ses varia­tions sur l’éter­nelle poly­chro­mie, le silence gagne. Au bas de la falaise clapote une vague­lette — ou le sursaut d’un pois­son. Une cigale ébauche un dernier grin­ce­ment. Un loin­tain piau­lis d’oiseau, un frémis­se­ment de mous­tique, attestent la majesté du silence. La toison blonde et feutrée des aiguilles de pin s’assom­brit ; les verts s’éteignent sur les rochers ternes.

Par-derrière, le bois est ténèbres. sauf un peu de ciel, à ras de terre, sous les bran­chages. À peine si une pâle blan­cheur nous guide vers les hamacs suspen­dus.

Là-bas, aux Amériques, les « camping-socie­ties » ont extrait de leurs chariots auto­mo­biles un ingé­nieux atti­rail de tentes-dortoirs et de mate­las pneu­ma­tiques : des milliers d’imbé­ciles s’en vont désho­no­rant par leur spor­tive intru­sion les forêts demi-vierges. — ô mon Amie, songe ! Aux accents du Yankee Doodle, ils mixtionnent, sur des four­neaux à essence, le vespé­ral cacao ; ils s’asseyent, sous les lampes élec­triques, à la table où fument les tasses alignées, et, graves comme prédi­cants, infusent à ce breu­vage l’hygié­nique béné­dic­tion de leur God Almighty !

Entre la colon­nade des pins, la mer achève de s’obscur­cir. Molle­ment suspen­dus, les hamacs nous balancent au fil de la paix crépus­cu­laire. Le vol brisé des silen­cieuses chauves-souris strie l’azur sombre, nous effleure. Un phare pique au flanc du cap Bénat son rubis inter­mit­tent. Les étoiles se multi­plient. Des ondes de fraî­cheur coulent sous les pins, caressent notre visage, avec les parfums de la nuit.

Le sommeil. Non pas la noire torpeur des lits, sous les toits claus­trés, mais un assou­pis­se­ment léger qui s’étire dans l’espace (comment nul poète ne célé­bra-t-il encore les volup­tés du hamac ?), un repos où les muscles seuls s’aban­donnent, tandis qu’aux glis­sades incons­cientes succèdent les alertes des bruits peuplant la soli­tude primi­tive, où l’on jouit de surgir, yeux entr’ouverts, à savou­rer la succes­sion des heures.

Loin enfin des abomi­nables bruits fami­liers ! Claque­ment des fers propul­sant sur l’asphalte les fiacres à pneus, timbres de tram­ways, cornes d’auto­bus, rumeur des grandes villes : — talons sonores des passants attar­dés au pavé des sous-préfec­tures ; — clocher rabâ­chant sur le village sa stupide sonne­rie ; — et même, au plus reculé des campagnes, carriole roulant sur la route, aboie­ments alter­nés des chiens infâmes, coco­ri­cos des bellâtres Chan­te­clers : — rien, rien n’évoque ici l’odieux voisi­nage humain. Nous sommes seuls, volup­tueu­se­ment seuls au centre de la nuit panique…

Les ténèbres sont complètes : les étoiles piquent, lampyres, la ramure des pins. Au rythme de ma respi­ra­tion, le hamac oscille, pendu­laire, dans la nuit frater­nelle ; c’est avec l’air libre, l’air élas­tique à l’infini que mes poumons commu­niquent, avec le rêve univer­sel, la séré­nité de l’île et de la mer endor­mies.

Mes frères-hommes, là-bas, dans les villes et les campagnes, mes frères civi­li­sés ronflent, au fond de leurs chambres asphyxiques ; — certains même, hygié­nistes sectaires, Natur­men­schen en chambre, ouvrent la fenêtre pour libre­ment commu­ni­quer avec les déchets respi­ra­toires de leurs conci­toyens !

Alerte ! — qui met en joie mes nerfs déci­vi­li­sés, avides de danger : des griffes grattent le tronc du pin, à nos pieds, descendent avec lenteur, tâtonnent, éprouvent la corde de mon hamac, se décident pour l’autre… Je me dresse, Persée, prêt à combattre ; mais un sursaut d’Andro­méde, et son rire, dispersent le monstre et mon héroïsme au rabais : — c’est un rat, un pleutre de gros rat, qui te prenait, ma foi, pour une belle. madame snobique !

D’autres rumeurs, vite réduites à leurs anodines propor­tions, me tiennent encore aux aguets : écureuils turbu­lents, hiboux s’ébrouant dans les branches, pommes de pin recro­que­villées à la rosée. Des troupes de goélands passent et croassent sauva­ge­ment. Par inter­valles tinte la note cris­tal­line d’un crapaud. Les flots lèchent avec mollesse le pied de la falaise…

Nous sommes loin, plus loin que les Anti­podes, plus loin que tout, hors du siècle, hors du temps…

Une lueur. Les pins se découpent, nets, sur le ciel pâli. Des cigales somnam­bules ébauchent en sour­dine quelques craquè­te­ments.. C’est la lune, et rien de plus, qui se lève, mi-dégon­flée, sur la crête de la colline, entre les pins.

Et les rêves de hamac, rêves aéro­planes et de sidé­rales lévi­ta­tions, m’emportent…

L’aube, cette fois, indé­niable. Sur la terre ferme, les étoiles s’évanouissent. Seule, la blanche Vénus monte avec lenteur dans l’orient lucide. À mesure qu’elle s’élève, l’hori­zon s’éclaire. Calme abso­lu. Sur l’eau vague­ment azurée, une teinte lilas gaze l’obscu­rité de la terre. Du rose colore, à travers les feuillages, le ciel verdâtre. Confours et couleurs s’accusent. De grosses gouttes de rosée tombent, par inter­valles, Quelques hasar­deuses cigales risquent des appels brefs.

Le Bénat saillit, plu : proche, sur l’unifor­mité neutre du conti­nent. Le soleil est levé, en mer, et sa gloire lumi­neuse fuse par-dessus les ramures. Tout le long de la côte bleu-mauve, les méplats s’éclairent, accusent, entre de grands creux d’ombre, les reliefs fami­liers. À gauche, la colline s’illu­mine par le faîte ; puis, dans l’azur neuf, au-dessus de nos têtes, les branches roses et les verts bouquets d’aiguilles. Dans l’uranime hosanna des cigales grin­çantes, le soleil glisse jusqu’à nous son baiser ardent. — Debout !

Par le rude esca­lier des rocs, nous déva­lons à la crique fami­lière taillée net entre deux pointes que prolongent à ras d’eau des récifs vêtus d’algues rousses et vertes, fleu­ries d’ulves blanches et incrus­tées d’oursins viola­cés. L’air est frais ; la peau nue, amol­lie de sommeil, fris­sonne devant cette trans­pa­rence profonde d’aqua­rium. Mais l’enfan­tillage vaincu d’un plon­geon déci­sif, quelques brasses violentes avivent le réveil. La crudité des couleurs pénètre nos yeux ; les cigales, piment de la glorieuse soli­tude, aiguisent nos nerfs ; et, ruis­se­lants, anadyo­mènes, nos membres s’étirent au soleil. Des oursins pesants, gros comme le poing, offrent à notre faim mati­nale leur savou­reuse étoile de chair rose ; et, vite vêtus — tous deux en vareuse et panta­lon outre­mer — nous gagnons, par les rochers, la hutte qui nous sert de maga­sin. À l’autre bout de la plage, devant la maison basse, la femme du pécheur, occu­pée à ses filets, nous lance un clair salut. Plein les arbres du vallon, les cigales grincent. Des chèvres mi-sauvages bêlent, parmi les buis­sons de ciste et de roma­rin.

Le thé bouilli à la flamme rési­neuse des pignons, nous voici en route, sac au dos et bâton ferré, dans la jeunesse écla­tante du jour.

Gravis­sant la pente sud, un vague sentier rejoint, à la lisière du bois, une route, carros­sable encore sous un épais tapis d’aiguilles. Un parc fut, ici : les euca­lyp­tus découpent sur l’azur profond, plus haut que les grands pins d’Alep, leurs bouquets de feuilles en faucilles : des yuccas hérissent leurs pano­plies acérées ; les mimo­sas étalent leur verte dentelle à pois jaunes ; les fleurs vermillon des grena­diers rehaussent les Pitto­spores vernis­sés : tout un bois d’écla­tants lauriers incar­nats et blancs nous offre — pour fleu­rir ta cheve­lure, Amie ! — ses roses inso­lites ; et, derrière un formi­dable fouillis de ficoydes, de nopals et d’agaves de bronze vert, barbeïés et massifs, entre­croi­sant leurs hampes-candé­labres, appa­raît la façade d’une grande maison, fenêtres béantes, volets arra­chés, toiture crevée, débris d’âges anciens.

Là, nous dit-on, vivait le « Direc­teur de la Colo­nie ». Mais le supput ordi­naire des ans nous échappe. Ce demi-siècle se perd dans un recul énorm= et vague, incom­men­su­rable, aussi loin­tain que l’époque du Monge-des-Îles-d’Or et le temps où les Sarra­zins tenaient les adustes hauteurs du Castel­las. L’fle aban­don­née, refaite vierge, confon­dant les Âges où des hommes, jadis, l’occu­paient, dans un même loin­tain légen­daire et inac­ces­sible, s’est évadée hors de l’Histoire, rendue à l’éter­nelle séré­nité de la nature déserte.

À l’angle des ruines, nous montons, sous le couvert des pins. Les cigales, apeu­rées, haltent à notre approche, ou bien filent, stri­du­lantes, s’agra­fer sur nos vareuses : ailes de cellu­loyd dendrité, gros yeux gris-d’argent striés de raies noires, — pour replon­ger, grin­ce­ment ioyeux,
à l’azur ébloui.

Le sentier s’efface, au flanc de la colline, dans la verte épais­seur du maquis : il faut labo­rieu­se­ment le dépis­ter à travers les cistes rous­sis et pois­seux, les myrtes fleu­ris d’étoiles blanches aux senteurs d’oran­ger, les lentisques secs et les souples bruyères.

Un instant, près du vieux fort déman­telé qui détache sur le ciel ses arêtes crues, à côté de troncs incen­diés, toute l’île découvre son relief, encer­clée par la mer depuis la pointe sud — bois, rochers, falaises, calanques — jusqu’au vert plateau du séma­phore. Puis le sentier se voûte de bruyères géantes et d’arbou­siers arbo­res­cents aux baies vermillon­nées, et se perd à nouveau dans la brousse, où l’on s’enfonce à coups de coudes et de hanches, comme dans une foule. On bute aux branches entre­la­cées sous les feuilles, on se déchire, on s’écorche aux arêtes des souches ; et c’est à l’aveu­glette qu’il faut déva­ler la pente, enra­gés. et suants, héroï­sés par cette lutte primi­tive, pour débou­cher enfin au fond d’une crique, dans la joie lumi­neuse de l’air marin.

Du tapis des varechs blan­chis au soleil, une troupe de goélands s’essore avec des claque­ments d’ailes et des cris affreux, et va se poser, flocons d’écume, sur la face bleue de la mer. Seul, un gros plon­geon, maculé comme une pintade, nous examine, et sans hâte, s’éloigne, ses deux pattes palmées ramant sous l’eau trans­pa­rente.

Mais la verte limpi­dité de cette eau sur le sable, le bosquet où s’abrite, parmi les fientes d’oiseaux, la cuvette d’une pares­seuse fontaine, ce charme de sauva­ge­rie intime ne nous arrête pas. La grotte, là-bas, est meilleure.

Nu-pieds, esca­la­dant les blocs de mica­schiste, guéant les dalles corro­dées et rugueuses où tremblent les flots brasillants, nous allons, sous le soleil d’août et les cris farouches des goélands.

La voici enfin, large ouverte dans le tuf fauve, ombreuse, sablée de quartz et de mica. Et, devant, la fraî­cheur liquide s’offre à notre bain.

Splen­deur des chairs hâlées dans la libre atmo­sphère ! Hors des hardes civi­li­sées, ta nudité, volupté de mes yeux, exas­père, dorée, l’outre­mer du ciel et l’indigo de la mer. Te voilà pure, ainsi, comme une déesse de marbre, et plus parfaite d’être vivante et mobile dans la lumière, chair inté­grale : tes atti­tudes incarnent ces rêves de beauté épars en mille effi­gies pétri­fiées qu’il faut explo­rer dans le jour de souf­france des musées, parmi l’abjecte promis­cuité des foules ! Chair unique et totale, glorieux symbole d’huma­nité, haus­sée par cette solaire trans­fi­gu­ra­tion à l’éter­nelle exis­tence.

Et là-bas, sur les plages, sur toutes les plages civi­li­sées d’Europe, c’est aussi, devant les terrasses des casi­nos, l’heure du bain. Trem­pette de maillots obèses, sotte jeunesse en glapis­sante grenouillade ; — et, au mieux-aller, les mondaines sirènes à bonnets caou­tchou­tés : bras et jambes blancs comme peau de porc flambé, gracieux empa­que­tage des complets de bain, oppo­sant avec méfiance aux vagues leurs croupes encor­se­tées, tandis que d’obscènes gent­le­men braquent monocles et kodaks sur ce tant érotique spec­tacle.

À l’eau !… Bras­sant le fluide cris­tal bleu, nous étirons en libre souplesse, pesan­teur abolie, nos membres. nacrés par la trans­pa­rence. — Et voguent à la dérive nos corps, paupières closes dans l’éblouis­se­ment du soleil zéni­thal, doigts croi­sés sous la nuque, au parfait hamac des eaux tièdes… Ou bien, jeux des pour­suites amphi­bies, souples voltes et nages éper­dues, feintes des longs plon­geons parmi les troubles paysages sous-marins, — et jaillis­se­ment bien­heu­reux à l’air libre, au rire profond de la lumière…

Oursins, arapèdes coriaces et iodés, vivres rustiques et vin noir, notre faim s’apaise. Sous la voûte de tuf où jouent en moires de lumière mouvante les molles ondu­la­tions de l’eau miroi­tante, nous restons, paisibles et nus, paumes au menton, à plat ventre accou­dés dans le sable.

De Port-Cros soudain — bas sur l’eau, fumant par ses quatre chemi­nées — un contre-torpilleur débouche et file, refou­lant une proue d’écume vive.

Dans l’impas­si­bi­lité de cette sieste au large du siècle éclate le souve­nir de la Civi­li­sa­tion.

Sur le Conti­nent, là-bas, c’est certain, sévit le turbu­lence de l’Âge scien­ti­fique. Les sirènes des trains déchirent la campagne, les autos fuient devant leur sillage puant, les aéro­planes-ptéro­dac­tyles évoluent sur l’horrible frise des chemi­nées d’usines et des antennes de sans-fil. partout sur la vaste terre, villes, dyna­mos, tram­ways, music-halls, casernes, jour­naux, cafés, poli­tique et le reste ; et, en atten­dant le Grand-Soir ou la Guerre-dans-les-Airs, les poètes argu­mentent sur l’oppor­tu­nité d’une restau­ra­tion clas­sique.

Partout. Sauf ici.

Car déjà la noire méca­nique a disparu, et, comme le calme après la fuite d’un dauphin roulant sa roue luisante, renaît l’oubli du temps.

Guère plus qu’un décor, le Conti­nent, là-bas, frise molle­ment caden­cée, n’importe.

Lumière, infini grin­ce­ment des cigales, la minute occupe nos nerfs de son relief exclu­sif.

Et nous voici les seuls humains sur terre, l’unique foyer de la conscience, au milieu des Choses, vierges de litté­ra­ture ainsi qu’aux premiers jours.

Le soleil nous a enva­his ; et, dédai­gneux de l’ombre, nous affron­tons la cuisante étreinte, toxique baignade au sein des ondes éthé­réennes criblant les pores de notre chair, pour nous volup­tueuse torture et para­dis arti­fi­ciel.

Métemp­sy­cose éblouie de surai­guë jouvence et de resplen­dis­santes paresses. Soli­tudes de jadis vécues sur le sable en feu de tes grèves, Archi­pel Austral, Îles d’Or du passé où les palmes sur l’impla­cable outre­mer frémissent, tandis que les longues houles bleues déferlent sur les récifs de corail ; — Otaï­tis myté­rieuses où s’éveilla jadis à la lumière, pour la première fois, notre Couple anadyo­mène…