En Eden II

À fleur de sommeil encore, par une maille du hamac, mes coups d’œil espa­cés guettent, après la nuit sereine, l’épanouis­se­ment de l’aube. Entre les pins, à contre-jour profi­lés sur le ciel limpide, se dissolvent les étoiles, et seule, la blanche Vénus brille toujours en plein orient clair. À l’hori­zon, sur la mer de saphir repose le conti­nent lilas. L’aurore parmi les rarmures basses s’allume. Dans le calme du bois sacré fleu­rant la résine, les mouches bour­donnent. Les premières cigales, impa­tiem­ment, appellent le soleil. Au-dessus de ma tête, derrière la dentelle des pins, le ciel est bleu.

Dans le hamac jumeau, Zéade ouvre les yeux à la joie lumi­neuse de ce nouveau matin.

Un jour de plus, l’Eden nous est ouvert. Insu­laire apothéose de l’été, convoi­tise inter­mi­nable au cours des mois civi­li­sés, une fois de plus, dans ce glorieux exil la barque, naguère, nous dépo­sa. Île aban­don­née, dernier refuge sur la face de la planète sociale, à nous seuls bois et brousse, à nous rochers, calanques ; à nous, sur la mer éter­nelle, l’évasion aux Origines, au cœur des préhis­to­riques soli­tudes !

— Je veux ici commé­mo­rer un jour encore de nos mystères annuels, la renais­sance aux ingé­nui­tés animales, et l’ivresse nue de l’inhu­maine
liber­té.

Le conti­nent s’éclaire : le soleil est levé. Sa gloire fuse des ramures ; à l’ouest, s’illu­mine la colline, puis au-dessus de nos têtes les branches safra­nées et les vertes houppes d’aiguilles… Dans le grin­çant hosanna : des cigales, le soleil nous imbibe de son chaud baiser.

Hors des couver­tures, à bas des hamacs, nous repre­nons pied dans cette vie inimi­table, où chaque minute, en cru relief, n’est pas moins précieuse et splen­dide que le souve­nir du premier. jour, lorsque, voici quatre ans, nous y débar­quâmes.

Vêtue comme moi de toile azurée, panta­lon et flot­tante vareuse, — en toi, Zéade, virile Amie, beau compa­gnon, mon frère, sans nul fatras senti­men­tal, je vois orgueilleu­se­ment vivre mon plus beau moi.

Face à la brise d’est qui se lève, dans la jeunesse de l’Aven­ture natale, nous montons vers les Roches-Blanches, et l’Apre cadence des cigales nous pénètre, qui maté­ria­lise la vibra­tion même de la lumière, l’ivresse diony­siaque de l’été. Par myriades collées aux troncs écailleux des pins, à ceux lisses et cendrés des euca­lyp­tus, elles s’envolent, nuée, sur notre passage, et filent dans l’azur ébloui, ou butent, folles, et s’agrafent à nos vareuses, à tes cheveux, vivants et stri­du­lants bijoux.

Le sentier raviné gravit d’abord la roche Paille­tée de mica, veinée de gros cris­taux, laiteux ou trans­pa­rents, de quartz, qui grincent sous nos souliers et nos bâtons ferrés, étin­ce­lant au soleil entre les hauts four­rés de brousse ; et ces marches d’argent et de marbre nous haussent à l’arête culmi­nante de l’île.

Qu’importe la madone, vaine­ment bénis­seuse, qui s’y dresse ? Ce symbole d’une civi­li­sa­tion reniée nous est plus étran­ger qu’à l’essaim d’abeilles bour­don­nant autour de son Piédes­tal creux — leur ruche ! — sur les dernières feuilles des cistes rouillés.

Là-bas, le conti­nent étale au nord de quatre lieues de mer sa paisible frise bleu­tée, derrière les sommets insu­laires, depuis les verdoyantes collines de l’Arbou­sier, où cesse notre domaine ; puis les hauteurs de Port-Cros, et Bagaud, et Porque­rolles, jusqu’à Giens et la terre de Provence : — là-bas sur le conti­nent du xxe siècle, son règne persiste, Chris­tia­nisme hypo­crite, il est, là-bas, dimanche.

Et, descen­dant vers le nord, où notre île se relève et coupe net son plateau sur le large, je songe aux millions, aux centaines de millions d’humains qu’infecte la conta­gion domi­ni­cale. Ennui puant des villes, et cloches : odieuses sonne­ries des cloches, depuis l’aube. Excur­sion­nistes et guin­gettes des banlieues, trains de plai­sir, fanfares muni­ci­pales ! — et les mains calleuses, hébé­tées de chômage, au bout des manches trop longues des sinistres beaux-habits des dimanches…

Le soleil chauffe, par l’ouver­ture de nos vareuses, ma poitrine, ct ton cou hâlé d’adoles­cent. Lézards et couleuvres froissent les feuillages et sillonnent le sentier. Les cigales préci­pitent leur rythme hallu­ci­né. Deux tour­te­relles sauvages, déployant l’éven­tail bariolé de leur queue, s’enlèvent sous nos pas.

Le vallon du Javieu enfonce vers le sud, tropi­cal fouillie, les gerbes, retom­bant en lanières argen­tées, de ses gyné­rions ; ses yuccas et ses palmiers — évadés au hasard de jardins abolis — encadrent d’idyl­liques et impé­né­trables bosquets un triangle marin de bleu trans­cen­dan­tal.

Au puits de la noria je coupe, pour la pêche prochaine, deux longs roseaux. Et, remon­tant le vallon par un sentier qu’enva­hissent bruyères, lentisques, arbou­siers, nous passons la crête. Sur la décli­vité crois­sante, une vieille piste à peine se repère dans la brousse. Cistes, gené­vriers, myrtes, sous la rude frois­sée des jambes et des poings, soufllent leurs parfums secs ; les fleurs de roma­rin neigent sn brins de tabac d’Orient, et la bruyère nous encense d’un pollen ster­nu­ta­toire.

Par une roide pente, cailloux roulants que parsèment des touffes de lavande et de thym, repaires à geckos et à lézards gris, roche fauve et mica­cée, — appuis sous les doigts effri­tés — nous déva­lons jusqu’aux blocs litto­raux.

En un tourne-main, nous voici lumi­neu­se­ment nus, livrés à la caresse de l’air univer­sel : et tu bondis et plonges à pic dans l’eau glauque de la calanque, où je te rejoins, pour un bref ébat, une étreinte liquide à brasses préci­pi­tées : — et nous émer­geons, ruis­se­lants, vêtus d’éphé­mère fraî­cheur. Car ce n’est pas l’heure des jeux et des Aâne­ries fluides : il
s’agit, avant l’embra­se­ment méri­dien, de pêcher un repas dont le bissac n’enferme que de minces acces­soires.

Cette côte est si peuplée que la pire amorce accro­che­rait les pois­sons rôdant parmi les algues cespi­teuses. Mais voici mieux : le corps mou des bernards-l’hermite qui vont, dans cette flaque, tirant obli­que­ment leurs torna­telles emprun­tées, fera merveille. Une poignée de ces crus­ta­cés bâtards, un galet pour les dégaî­ner, d’un coup sec et mesuré ; et chacun, installé en surplomb de ce merveilleux aqua­rium, jette la ligne. Méca­nique, le souci de ferrer à point le pois­son imbé­cile que ne rebute l’exces­sive trans­pa­rence : — ma rêve­rie erre dans ce monde liquide, parmi les paysages de cette atmo­sphère mille fois plus dense que la nôtre, où quelques pieds de recul teintent les objets de vert, comme dans l’air supé­rieur se gazent d’azur les plans loin­tains.

Sur le fond de galets illu­mi­nés d’émeraude, les ombres des pois­sons défilent, et leurs remous ondulent aux cheve­lures des lami­naires et aux verts bouquets d’ulves ; des touffes de filum, vermi­celle animé, s’agitent, vermi­cu­laires ; les ploca­mies carmi­nées étalent leur dentelle ; les oursins, noirs, pourpres, roses, crème, hérissent leurs alvéoles ; violettes, bronze-vert, blanches ou vermillon, les étoiles de mer constellent le sable, épanouis­sant leurs fleurs, opale, rose-thé, céla­don ; et çà et ià, de grosses holo­thu­ries reposent, comme des crottes fainéantes piquées de perles.

Presque à la fois, tous deux nous saluons les étin­ce­lantes captures qui frétillent en l’air, au bout des lignes.

Et, crevant, d’un coup de lame, l’obtuse cervelle de la bête, avi nt de la mettre au frais dans un trou d’eau, puis écra­sant la coquille des pagures, à qui l’on arrache les pinces pour les enfi­ler vifs sur la courte de l’hame­çon, je ris haut des senti­men­ta­lismes cita­dins, de leurs hypo
crites pitiés : car tantôt ces meurtres abou­ti­ront au risso­lage de succu lentes nour­ri­tures, — sarans à grosse tête, rouquiers opimes, girelles bario­lées de blanc, rouge et bleu.

Stupi­de­ment, les escouades de bars et de daurades évoluent autour de l’hame­çon, que dédaignent les mulets longs d’un empan, défi­lant à la queue leu-leu ; une famille de scombres tigrés de noir et vert glisse dans les creux, dont j’envie les fraîches forêts d’algues, et les grottes où se lovent les noires murènes ocel­lées d’ocre, — où brillent, perles de jais, les yeux d’un crabe à l’affût.

Nos dos brûlent au soleil comme le rocher que, seule, tient frais notre ombre. Sous le chapeau de paille que débordent tes cheveux déjà secs et rebou­clés, ton échine s’incurve, Zéade, et j’admire tes bras, atten­tifs à tenir la longue canne. S’ils évoquent un instant le jeune pêcheur du musée de Naples, je suis aussi­tôt rejeté hors de l’art figé, à la beauté préhis­to­rique et nue, par ta chair vivante, fauve comme le pan de cet aduste promon­toire…

Assez. La pêche est suffi­sante, et nous avons faim. Tandis que je recueille épaves de roseaux, branches et bois secs, et que j’allume, montant droit vers l’azur, la flamme d’un sauvage foyer, Zéade, jusqu’aux hanches immer­gée, arrache dextre­ment les pelotes héris­sées des oursins et les cônes des arapèdes, dont la chair coriace et apéri­tive, mieux iodée que nul coquillage, concentre les saveurs marines.

Allon­gés sur la roche la moins rugueuse, nous mangeons ; et la chair rose des oursins, les pois­sons amon­ce­lés, allèchent les taons vert de-gris, aux gros yeux duve­tés. Ils nous harcèlent de bour­don­ne­ments bavards, cher­chant le pore où enfon­cer leur piqûre sangui­naire, — fou droyés d’une claque oppor­tune — les taons inlas­sa­ble­ment renais­sants. De larges vanesses, somp­tueu­se­ment bario­lées, râädent, nous frôlent de leur silen­cieux vol de chauve-souris, se posent sur ta joue, Amie, tentés par la fleur prodi­gieuse de tes lèvres que farde le vin violet ; mais ils préfèrent le gobe­let plein, où ils se penchent, dérou­lant leur trompe trans­pa­rente pour boire, ivrognes, au chalu­meau.

Le pain manque, depuis hier. Mais qu’importe ! Et nous conspuons le ridi­cule préjugé du pain-essen­tiel, sacro-saint et mystique, symbole occi­den­tal de la civi­li­sa­tion.

Souviens-toi de Robin­son, l’ami de nos enfances qu’inquié­taient déjà les pres­sen­ti­ments vaga­bonds aujourd’hui réali­sés. Quel triste hère :il fait, ce pauvre Crusoé pleu­rard, regret­tant pain, habi­tudes et société de ses contem­po­rains ! Britan­nique protes­tant esclave des routines, qui passait dans son île le Sunday rituel, à d’ineptes médi­ta­tions bibliques ; qui revê­tait de pudi­bonds cale­çons l’inof­fen­sif Vendredi : qui s’empê­trait à recons­ti­tuer le home natal, les arts brumeux de son pays, dans la géné­reuse nature tropi­cale !.….

La brise est tombée. Les murailles de schiste, surchauf­fées, sans un pied d’ombre, empri­sonnent la touf­feur ; et, même sur cet flot grume­leux où s’étale notre sieste, nul air frais ne monte de la mer immo­bile, engour­die sous l’éblouis­se­ment zéri­thal. Cette fois encore, rude­ment empau­més par les méplats de la roche brûlante, livrons-ncus, héroïques, à l’incu­bat sacré du soleil.

Soleil ! volon­tai­re­ment retour­nés à la simpli­cité primi­tive, le long des mers origi­naires de la vie, nous absor­bons la joie de la Lumière, que tu prodigues au monde épanoui sous tes rayons.

Soleil ! tes rayons infusent à notre chair la verti­gi­neuse séné­rité cosmique, nous baignent dans les mysté­rieuses et panthéistes ondes de l’essen­tiel Ether.

Nous buvons, à la source jouven­cielle, la Force fonda­men­tale d’où procède toute exis­tence, où tend chacune des créa­tures, de tes créa­tures, Soleil, ô Père univer­sel de la vie plané­taire, Source et Origine de nos destins, lieu et foyer de toute vie conce­vable ; Soleil, dieu resplen­dis­sant de nos cieux, suprême dieu terrestre, seul dieu humai­ne­ment acces­sible, base et substance de notre Univers, Émana­tion pour nous de l’éter­nel Mystère. Au feu central du monde nous nous torré­fions, acca­blés sous l’extase de sentir s’enfon­cer en nous ses radieux stig­mates.

En vérité, nous retrou­vons à notre usage person­nel — et sans prosé­ly­tisme ! — une reli­gion solaire, un suraigu para­dis égal aux plus puis­sants kifs arti­fi­ciels ; et le hâle dorant notre nudité, le hâle talis­ma­nique infusé par de patients holo­caustes, nous garde des ridi­cules fléaux que l’hygiène puérile et honnête ne manque­rait pas d’infli­ger aux pâles chairs cita­dines four­voyées dans notre sauvage et incan­des­cente orai­son…

Un bain ; une sieste encore, au creux de cette calanque où l’affo­lée stri­du­la­tion des cigales fait pétiller le soleil en myria­daire effer­ves­cence de bulles d’or entre­cho­quées. Les cigales, infa­ti­gables éner­gu­mènes, disjoignent tour à tour et fondent, trépi­gne­ment élas­tique, leurs rythmes bondis­sants de fakirs en délire, ivres de l’embra­se­ment culmi­nant.

Avons-nous dormi, sur ce rythme hypno­tique des cigales ? Le soleil a bais­sé. La soif nous tour­mente. Plus de vin. Il faut partir, remon­ter, vers l’orifice du caillou­teux cratère, domp­ter à nouveau la brousse, où la chaleur s’est concen­trée aux touffes immo­biles du ciste et du roma­rin. Av Javieu, le puits nous désal­té­re­ra.

Voici. La bouteille, goulot lesté d’un caillou, est descen­due. Elle s’emplit, au fond du trou sonore, et remonte, alour­die de fraî­cheur. Mais le fardeau retombe, sa ficelle déjà mûre tran­chée par les arêtes du schiste. Rien à faire. Une grosse heure encore jusqu’à notre campe­ment, et l’autre puits.

Dans l’après-midi ivre de cigales et bour­don­nant d’insectes, les strophes d’un merle qui nous escorte scandent la savou­ra­tion de notre souf­france.

Souf­frances multiples, et volup­tueuses, de cette vie : — un sport. Joie de faire jouer toutes les élas­ti­ci­tés de nos êtres, de consta­ter, intacte, notre souplesse sauvage. Oh ! nulle vaine et pédante philo­so­phie stoï­cienne ! Perver­sité pure — si l’on veut — de goûter le piment des incom­mo­di­tés et des souf­frances, en cette zône flot­tante qui sépare et joint plai­sir et douleur, et de s’en amuser, puéri­le­ment.

Cuis­son du soleil sur la peau nue : corps-à-corps avec les épines farouches ; meur­tris­sures des sour­noises souches, des chausse-trapes rocheuses, dans la brousse ; Âpre cris­pa­tion des pieds, bien que tannés de cal, sur la rugo­sité madré­po­rique des grèves, ou leur sursaut à la sous-marine agres­sion d’une pelote d’oursin, plan­tant ses aiguilles jusqu’au derme, d’où on les extirpe avec les gestes minu­tieux et nus du tireur d’épines, sur les sièges de roc tatouant, pour une minute, nos fesses de stig­mates grani­tés.… Joie d’explo­rer nos bles­sures, de voir tes fines mains parées — sauvages hijoux ! — d’égra­ti­gnures ; et le sang, témoin de garçon­niers insou­cis, gout­te­lant, tiède et salé, sur ta peau brunie. Et cette alerte, hier, lorsque, glis­sée au bord de la préci­pi­teuse falaise, sur le feutrage des myrtes nains, tu t’agrip­pas, sans un cri, aux préhis­to­riques agili­tés ! Et la vague traî­tresse qui, lors du bain témé­raire, défer­lant sur nos têtes, nous roula contre les écueils, te rejeta, naufra­gée, au rivage hérissé, hale­tante de la lutte, mais triom­phale et offrant au soleil tes coudes et tes genoux déchi­rés ! Incon­fort du sommeil engainé, aux hamacs parfois battus de vent, trans­per­cés de froid, fouet­tés de pluie ; nour­ri­tures de hasard, attente du pois­son qui refuse. Et La faim, et La soif, et les mous­tiques, et les scor­pions : — et nul secours humain à espé­rer !

Joie de réali­ser un peu nos secrets rêves de jeunesse, ces vieux désirs pervers : la trouble convoi­tise de souf­frances inouïes, naufrages
et aban­dons, tout le roma­nesque délec­table caressé jadis dans la pénombre atavique de nos âmes, — ici goûté en pleine réalité 1…

Durant le retour s’est levé le mistral, qui balaiera, cette nuit, la pinède habi­tuelle. — Nous couche­rons, tantôt, sous les euca­lyp­tus.

Le repas achevé, nous allons, au pied d’un pin, regar­der le coucher du soleil. — La mer, sous La frise cendre-bleue du conti­nent, se paillette de blanches écumes ; contre la falaise, les lames clapotent ; elles déferlent là-bas, au ras des roches bron­zées que surmontent les éperons d’ocre saillant des croupes vertes.

…Encore un couchant de notre Âge d’Or. Encore une longue contem­pla­tion anima­le­ment ivre de ce jour révolu… La mer, lumi­neu sement rose et glauque, en gorge de pigeon chatoie ; dans le ciel de vermeil où rayonne Le gloire du soleil profi­lant les montagnes loin­taines, passe, lent et ample, un vol de goéland.

Les dernières cigales se taisent. Avec des volè­te­ments secs, elles vont se jucher, grosses mouches aux ailes nerviées, sur les bran­chettes du pin qui tremblent dans le vent.

Le crépus­cule. Hamacs et couver­tures au dos, il faut remon­ter le ravin enfon­çant vers le sud des bois épais, où se détachent sur la confu­sion des verdures, les nobles ombrelles des pins-para­sols ; il faut traver­ser la paix enté­né­brée, le mystère de la forêt primi­tive.

Mais nous igno­rons les peurs légen­daires. La nature souve­raine nous émeut de paci­fiques fris­sons dans l : nuit inof­fen­sive qui monte. Ce recul au bout du monde, cette soli­tude d’anti­podes, titillent déli­cieu­se­ment les obscures mysti­ci­tés, les rémi­nis­cences préhis­to­riques.

Plus haut que le maquis, plus haut que les chênes-lièges, au creux du val, c’est une pente feutrée d’aiguilles et de longues lanières d’écorce, — une futaie sombre et sans un souffle, où deux pins et un euca­lyp­tus, alignés, offrent l’entre­co­lon­ne­ment propice à la tension des hamacs.

Haut dans l’azur crépus­cu­laire se froisse, au vent, un bouquet termi­nal de feuilles en faucille. À droite et à gauche, de vagues remous bruissent sur la tête des pins. Mais ici, le silence, picoté de grillons. On n’entend même plus la mer.

Recueillis, allon­gés aux hamacs, nous aspi­rons la balsa­mique odeur, le charme mysté­rieux de cette forêt-vierge. Plus loin que jamais, ici, au cœur de quelle île mysté­rieuse, notre antique patrie…

L’euca­lyp­tus, à mes pieds, fuse, bifide, lisse et nu comme un serpent, sur le ciel clair encore. À l’est, dans le feuillage plumeux d’un acacia s’allume la première étoile, Et, allon­geant la main jusqu’aux aiguilles fines et froides d’un pin nain, je me berce, pendu­laire, parmi la volupté de cette nuit primi­tive.

De vers-luisantes étoiles brillent parmi les ramures, des chauves-souris papillon­nert, nous frôlent. Une chouette tinte. Tout proche, un rossi­gnol prélude, alterne ses stances avec celui qui, de l’autre bout du ravin, lui réplique, et supplée les diva­ga­tions de nos pensées dissoutes au sommeil.

Le bruit des pommes de pin qui craquent et se referment à la rosée, ou choient, cognant les branches, et roulent sur les lanières sèches d’euca­lyp­tus, par instants, me réveillent à demi. Je serre mon âme plus : étroi­te­ment contre le cœur de la nuit édéni­què ; et, l’œil entr’ouvert, je suis, sur les cimes téné­breuses, la lente ascen­sion des étoiles.