Hamacs

Il en est de somp­tueux, en soie verte ou rose, ornés de pompons et de fleurs, où les belles créoles font bercer sous la varangue, par le négrillon fami­lier, leur rêve­rie acca­blée d’érotismes, aux après-midi tropi­caux ;

Il en est, aux villé­gia­tures, de ridi­cu­le­ment parés, modèles peu sérieux, où la miss de keep­sake flirte, agaçante et mutine — des hamacs balan­çoires que meut le fier jeune homme en flanelle de tennis, au rythme des tziganes du Casino voisin ;

Il en est de toile régle­men­taire, étroits linceuls pendus eourt, où les gars de la Marine, entre les tôles des batte­ries, vibrent au rythme des machines, dans les coups de tangage et de roulis, jusqu’au clai­ron de la diane.

Mais ces deux-ci, de chanvre simple, sans falba­las, accrochent, jumeaux, leurs guir­landes aux pins-para­sols de notre bois sacré aui domine la mer bleue et la frise mauve du conti­nent loin­tain.

Hors l’Histoire, exotiques en cet Eden insu­laire où les cigales, de l’aube au crépus­cule, agitent les grelots d’or de l’Eté, ces deux hamacs bercent un Couple déli­vré.

Plus rien ici, sous le soleil, que la divine et profonde anima­lité ; la vie libre et nue, hors l’humaine tyran­nie du Temps : — il y a un matin, et il y a un soir.

La glorieuse jour­née qui s’achève dissout peu à peu dans ma chair le souve­nir de ses joies ; et allongé comme en sa coque de paille un cigare hâlé au ciel ardent de Manille, tourné sur le flanc je regarde entre les mailles s’éteindre les dernières lueurs crépus­cu­laires.

Le vol muet des chauves-souris passe et m’effleure. Silence : un cri, très haut, de goéland, et la mer qui clapote, au bas de la falaise. La nuit monte : aux ramures des pins, les étoiles s’allument, vers-luisants…

Et, larguant ses amarres, mon hamac s’évade et cingle, pirogue odys­séenne, sur les mers du songe.

Là comme ailleurs, il en est de soie verte ou rose : il en est de ridi­cu­le­ment parés ; il en est de toile régle­men­taire…