Idylle

Le repas est fini. La plage minus­cule

Nous livre — plus un coin d’ombre ! — au soleil qui brûle.

Le sable de mica éblouit. Il est temps,

Chère ! d’aban­don­ner au vol traître des taons

Le sable où, vers l’azur irrité de cigales,

Du foyer mal éteint fume un fil verti­cal.

 

Viens. L’Antre fami­lier des siestes nous attend.

 

Pour cares­ser nos chairs de paresses exquises,

Derrière la cour­tine de myrte et de lierre,

L’aube fraîche et son crépus­cule s’éter­nisent :

Viens dormir, viens rêver dans la conque de pierre,

Viens contem­pler l’azur liquide de la mer

Et dési­rer long­temps les délices du bain.

 

Voici le myrte, et l’alcôve. Le sable est fin

Et frais comme ta joue au baiser du matin.

Mais avant nous, ici, parmi les molles rides

Dont le vent, l’autre nuit, tenta de l’effa­cer,

Regarde : quels orteils mignons de néréide

Et quel sabot four­chu sous le myrte ont passé ;

Et là, ce modelé trop fidèle qui creuse

L’émou­vante effi­gie d’une lutte amou­reuse !

 

Tu détournes les yeux, et tu ris ? As-tu crainte

Que mon désir s’égare aux contours incon­nus ?

— Ou que, plutôt, nos jeux épou­sant leur empreinte,

Je ne sache égaler le faune biscornu ?

 

— Chimères !… Mais écoute, moins vaine, ma crainte :

Ce soir, pour ne lais­ser en notre place vide

Le galbe, ô Gala­tée, de ton plai­sir candide,

Il faudra, d’une main jalouse, tout brouiller,

Car, sinon, le sylvestre dieu (ou bien son frère)

Qui nous guet­tait, hier, dans le gené­vrier,

Accour­rait, reni­flant les pistes étran­gères,

Sur notre souve­nir rouler son désir fauve.

 

Le myrte blanc-fleuri parfu­mant notre alcôve

Encadre l’éblouis­se­ment cani­cu­laire :

 

La mer est bleue, et bleue à l’infi­ni. Le ciel

Vide, sauf un goéland qui fuit à longs coups d’ailes ;

La déserte magni­fi­cence de l’Été

S’immo­bi­lise toute, en mal de ta beau­té.

 

Mais, sur le sable ardent, cruel à tes pieds nus,

Lais­sons rôder en paix, oblique pèle­rin,

Ce crabe qui recueille entre ses doigts d’airain

Une figue, relique où ta bouche a mordu.

 

Savoure, ô Gala­tée, notre sieste sereine :

Que ton rêve s’amuse aux frêles coquillages

Bleus comme les paupières lasses des sirènes,

Ou roses comme un ongle auro­ral de naïade :

 

Quant à moi, ces roseaux jaunis que la tempête

D’équi­noxe a chas­sés au fond secret de l’antre,

Je les veux ajus­ter d’une main patiente,

Selon le rite des divi­ni­tés cham­pêtres :

 

Afin que ma syrinx, devant l’or du couchant,

Éter­ni­sant ce jour d’une suprême fête,

Puisse m’écou­ter Pan, et sourire indul­gent

Au poème que je médite, ô Gala­tée,

Penché sur le sommeil de ta jeune beau­té.

 

 

Île de Porque­rolles — Île du Levant 1909-1914.