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De la doctrine de nos prêtres

Quant à la doctrine des Cercles, elle peut se résu­mer briè­ve­ment en une simple maxime : « Ayez soin de votre confor­ma­tion ». Qu’il soit poli­tique, ecclé­sias­tique ou moral, tout leur ensei­gne­ment a pour objet le perfec­tion­ne­ment de la confor­ma­tion indi­vi­duelle et collec­tive – avec natu­rel­le­ment un inté­rêt tout parti­cu­lier pour la confor­ma­tion des Cercles, auxquels tous les autres objets sont subor­don­nés.

Il est à mettre au crédit des Cercles d’avoir effec­ti­ve­ment supprimé ces héré­sies anciennes qui condui­saient les hommes à gaspiller de l’éner­gie et de la compas­sion dans la vaine croyance que la conduite dépend de la volonté, de l’effort, de l’entraî­ne­ment, de l’encou­ra­ge­ment, de l’éloge ou de toute autre chose que la confor­ma­tion. C’est Panto­cy­clus – l’illustre Cercle mentionné plus haut pour avoir réprimé la Révolte chro­ma­tique – qui, le premier, démon­tra à l’huma­nité que la confor­ma­tion fait l’homme ; que si, par exemple, vous êtes né Isocèle avec deux côtés inégaux, vous êtes assuré de mal tour­ner à moins de vous les faire égali­ser – fin pour laquelle vous devez vous rendre dans un hôpi­tal Isocèle ; de même, si vous êtes un Triangle, ou un Carré, ou même un Poly­gone, né avec une quel­conque irré­gu­la­rité, vous devez être pris en charge dans l’un des hôpi­taux régu­liers pour que votre mala­die soit soignée ; sans quoi vous fini­rez vos jours à la prison d’État, ou sous l’angle de son bour­reau.

Toutes les fautes et tous les vices, de la plus légère incon­duite au crime le plus scélé­rat, Panto­cy­clus les attri­buait à une dévia­tion dans l’anato­mie de la Figure par rapport à la régu­la­rité parfaite, causée peut-être (si non congé­ni­ta­le) par quelque colli­sion dans une foule ; pour avoir négligé de faire de l’exer­cice, ou pour en avoir abusé ; ou même par un chan­ge­ment soudain de tempé­ra­ture, ayant pour consé­quence de raccour­cir ou de dila­ter certains endroits du cadre trop fragiles. Aussi convient-il, concluait cet illustre philo­sophe, que ni la bonne ni la mauvaise conduite ne fasse l’objet, en toute impar­tia­lité, de louanges ou de blâmes. Car pour­quoi devriez-vous louer, par exemple, l’inté­grité d’un Carré qui défend loya­le­ment les inté­rêts de son client, quand vous devriez plutôt admi­rer en réalité l’exacte préci­sion de ses angles droits ? Ou encore, pour­quoi blâmer un Isocèle, menteur et voleur, quand vous devriez plutôt déplo­rer l’inéga­lité incu­rable de ses côtés ?

En théo­rie, cette doctrine est inat­ta­quable ; mais elle a des incon­vé­nients pratiques. Quand vous avez affaire à un Isocèle, si un vaurien justi­fie le fait de ne pouvoir s’empê­cher de voler par son irré­gu­la­rité, vous répon­dez que pour cette raison préci­sé­ment, parce qu’il ne peut pas s’empê­cher d’être une nuisance pour ses voisins, vous, le magis­trat, ne pouvez vous empê­cher de le condam­ner à être consumé – et l’affaire en reste là. Mais dans les petites diffi­cul­tés domes­tiques, quand une peine de consomp­tion, ou de mort, est hors de propos, cette théo­rie de la confor­ma­tion se montre parfois embar­ras­sante ; et je dois avouer qu’à l’occa­sion, quand l’un de mes propres petits-fils hexa­go­naux, pour excu­ser sa déso­béis­sance, soutient que son péri­mètre n’a pu suppor­ter un chan­ge­ment soudain de tempé­ra­ture et que je devrais non pas reje­ter la faute sur lui mais sur sa confor­ma­tion, laquelle ne peut se renfor­cer qu’avec abon­dance de frian­dises de premier choix, je ne vois guère comment reje­ter en toute logique ses conclu­sions, ni comment les accep­ter en pratique.

En ce qui me concerne, je préfère consi­dé­rer qu’une bonne vieille répri­mande ou puni­tion ont une influence sous-jacente et forti­fiante sur la confor­ma­tion de mon petit-fils ; même si, je l’admets, cette convic­tion est dénuée de fonde­ment. En tout état de cause je ne suis pas le seul à emprun­ter cette voie pour me sortir de ce dilemme ; car je constate que nombre de Cercles parmi les plus éminents, siégeant comme juges en cour de justice, recourent à l’éloge et au blâme avec des Figures régu­lières et irré­gu­lières ; et je sais d’expé­rience qu’ils parlent chez eux de « bien » et de « mal » quand ils grondent leurs enfants, avec non moins de véhé­mence et de passion que s’ils croyaient dési­gner par ces termes des enti­tés réelles, et entre lesquelles une Figure humaine serait vrai­ment capable de choi­sir.

Les Cercles, menant avec constance leur poli­tique visant à rendre l’idée de confor­ma­tion prépon­dé­rante dans l’esprit chacun, renversent la nature de ce comman­de­ment qui, au Pays de l’espace, dicte les rela­tions entre parents et enfants. Chez vous, on apprend aux enfants à hono­rer leurs parents ; chez nous – aux côtés des Cercles, qui sont l’objet suprême d’un hommage univer­sel – on apprend à un homme à hono­rer son petit-fils, s’il en a un ; et sinon son fils. Par « honneur » cepen­dant, il ne faut en aucun cas comprendre « indul­gence », mais consi­dé­ra­tion respec­tueuse pour leur inté­rêt supé­rieur : et les Cercles enseignent que c’est pour les pères un devoir de subor­don­ner leur inté­rêt propre à celui de leur progé­ni­ture, faisant ainsi progres­ser le bien-être de l’État tout entier comme celui de leurs propres descen­dants directs.

Le point faible du système des Cercles – si tant est qu’un humble Carré puisse se hasar­der à parler de quoi que ce soit de circu­laire comme rece­lant le moindre élément de faiblesse – me paraît rési­der dans leurs rela­tions avec les femmes.

Comme il est de la plus haute impor­tance pour la société que les nais­sances irré­gu­lières soient décou­ra­gées, il s’ensuit qu’une femme avec des irré­gu­la­ri­tés dans sa lignée n’est pas un parte­naire conve­nable pour qui désire voir sa descen­dance s’élever par degré régu­lier dans l’échelle sociale.

Soit, l’irré­gu­la­rité d’un mâle est une affaire de mesure ; mais comme toutes les femmes sont droites, et donc visi­ble­ment régu­lières si l’on peut dire, il faut imagi­ner d’autres moyens d’attes­ter ce que j’appel­le­rais leur irré­gu­la­rité invi­sible, c’est-à-dire leurs irré­gu­la­ri­tés poten­tielles eu égard à une éven­tuelle progé­ni­ture. On y parvient grâce à des registres civils tenus soigneu­se­ment, qui sont proté­gés et super­vi­sés par l’État ; et sans généa­lo­gie certi­fiée, aucune femme n’est auto­ri­sée à se marier.

À présent, on pour­rait suppo­ser qu’un Cercle – fier de sa lignée et soucieux d’une descen­dance qui pour­rait peut-être donner un jour un Cercle en chef – serait plus atten­tif que n’importe qui d’autre à choi­sir une épouse dont le blason n’aurait pas été terni. Or il n’en est rien. Il appa­raît que le souci de choi­sir une épouse régu­lière dimi­nue à mesure que l’on s’élève dans l’échelle sociale. Rien ne saurait faire prendre à un aspi­rant Isocèle, qui nour­rit l’espoir d’engen­drer un fils équi­la­té­ral, une épouse qui compte une seule irré­gu­la­rité parmi ses ancêtres ; un Carré ou un Penta­gone, assuré de la trajec­toire dura­ble­ment ascen­dante de sa famille, n’enquête pas au-delà de la cinq-centième géné­ra­tion ; un Hexa­gone ou un Dodé­ca­gone est encore moins regar­dant sur la généa­lo­gie de l’épouse ; mais il s’est déjà vu qu’un Cercle choi­sisse déli­bé­ré­ment une épouse qui a eu un arrière-grand-père irré­gu­lier, et tout cela à cause d’un éclat vague­ment supé­rieur, ou à cause d’une char­mante voix basse – ce qui, chez nous plus encore que chez vous, est perçu comme « une excel­lente chose pour une femme. »

Des mariages aussi peu judi­cieux, comme on peut s’y attendre, sont stériles, quand ils ne donnent pas lieu à une irré­gu­la­rité mani­feste ou à une dimi­nu­tion du nombre de côtés ; mais aucun de ces maux ne s’est avéré jusque-là suffi­sam­ment dissua­sif. Quelques côtés de perdus chez un Poly­gone très déve­loppé ne se remarquent pas aisé­ment, et sont parfois compen­sés par une opéra­tion réus­sie au Gymnase néo-théra­peu­tique, comme je l’ai décrit plus haut ; et les Cercles sont trop enclins à accep­ter l’infé­con­dité comme une loi du déve­lop­pe­ment supé­rieur. Pour­tant, si l’on ne met pas un terme à ce mal, la dimi­nu­tion progres­sive de la classe circu­laire pour­rait bien­tôt deve­nir plus rapide, et le temps n’est peut-être pas si loin­tain où, la race n’étant plus capable d’engen­drer un Cercle en chef, la consti­tu­tion du Pays plat doive tomber.

Un autre motif de prudence me vient à l’esprit, bien que je ne puisse affir­mer aussi faci­le­ment comment y remé­dier ; et lui aussi a trait à nos rela­tions avec les femmes. Il y a envi­ron trois cents ans, il fut décrété par le Cercle en chef que les femmes, puisqu’elles manquent de raison et regorgent d’émotion, ne devaient plus être consi­dé­rées comme ration­nelles, ni rece­voir aucune éduca­tion intel­lec­tuelle. Par consé­quent, on ne leur ensei­gna plus la lecture, ni même une maîtrise suffi­sante de l’arith­mé­tique pour leur permettre de comp­ter les angles de leur époux ou de leurs enfants ; et de là leur capa­cité intel­lec­tuelle décrut sensi­ble­ment de géné­ra­tion en géné­ra­tion. Et ce système de non-éduca­tion des femmes, ou quié­tisme, prévaut encore.

Ma crainte est que cette poli­tique, avec les meilleures inten­tions, ait été menée si loin qu’elle se retourne contre le sexe mascu­lin.

Car en défi­ni­tive, en l’état actuel des choses, nous autres mâles devons mener une espèce d’exis­tence bilingue et je dirais presque bi-mentale. Avec les femmes, nous évoquons l’« amour », le « devoir », le « bien », le « mal », la « pitié, « l’espoir » et d’autres notions encore, irra­tion­nelles et senti­men­tales, qui n’existent pas et dont la fiction n’a pas d’autre objet que le contrôle des exubé­rances fémi­nines ; mais entre nous, et dans nos livres, nous avons un voca­bu­laire, et je dirais presque un idiome, entiè­re­ment diffé­rent. « L’amour » devient alors « l’anti­ci­pa­tion des béné­fices » ; le « devoir » devient la « néces­sité » ou « l’adéqua­tion » ; et d’autres termes encore sont trans­mu­tés de la même façon. En outre, parmi les femmes, nous employons un langage où trans­pa­raît la plus grande défé­rence pour leur sexe ; et elles croient ferme­ment ne pas être moins dévo­te­ment adorées par nous que le Cercle en chef lui-même : mais dans leur dos, tous – sauf les plus jeunes – les consi­dèrent et parlent d’elles comme des êtres à peine supé­rieurs à des « orga­nismes sans cervelle ».

Notre théo­lo­gie dans les boudoirs fémi­nins est entiè­re­ment diffé­rente elle aussi de notre théo­lo­gie en dehors.

Dès lors je crains en toute humi­lité que cette double pratique, aussi bien du langage que de la pensée, impose aux plus jeunes un fardeau trop lourd en un sens, en parti­cu­lier quand, à l’âge de trois ans, on les sous­trait aux soins mater­nels et on leur enseigne à désap­prendre l’ancien langage – sauf aux fins de le répé­ter en présence de leurs mères et de leurs nour­rices – pour apprendre le voca­bu­laire et l’idiome des sciences. Il me semble déjà discer­ner une fragi­lité dans la compré­hen­sion de la vérité mathé­ma­tique ces jours-ci, comparé à l’intel­lect plus robuste de nos ancêtres trois cents ans plus tôt. Je ne dis rien du danger poten­tiel si jamais une femme venait à apprendre à lire en cachette et parta­geait avec son sexe le fruit de l’examen d’un seul ouvrage popu­laire ; ni de la possi­bi­lité que l’indis­cré­tion ou la déso­béis­sance d’un enfant mâle puisse révé­ler à une mère les secrets du dialecte logique. Sur le simple fonde­ment de l’affai­blis­se­ment intel­lec­tuel mascu­lin, j’en appelle humble­ment aux plus hautes auto­ri­tés pour que les restric­tions à l’éduca­tion fémi­nine soit recon­si­dé­rées.

Progression