Préface à la seconde édition révisée

De l’éditeur

 

Si mon pauvre ami du Pays plat avait conservé la viva­cité d’esprit qui était la sienne quand il entre­prit de rédi­ger ces mémoires, il ne m’incom­be­rait pas de le repré­sen­ter aujourd’hui dans cette préface à travers laquelle il souhaite, premiè­re­ment, adres­ser ses remer­cie­ments à ses lecteurs et critiques du Pays de l’espace dont l’enthou­siasme a néces­sité, avec une rapi­dité impré­vue, une seconde édition de cet ouvrage ; deuxiè­me­ment, s’excu­ser pour quelques erreurs et coquilles (dont toute­fois il n’est pas entiè­re­ment respon­sa­ble) ; et troi­siè­me­ment, reve­nir sur un ou deux malen­ten­dus. Il n’est plus, hélas, le Carré qu’il était autre­fois. Les années d’empri­son­ne­ment, et le fardeau encore plus acca­blant du scep­ti­cisme géné­ral et de la moque­rie, ajou­tés au déclin natu­rel du grand âge, ont effacé de son esprit un grand nombre des réflexions et des notions, et aussi la plupart du voca­bu­laire, acquis pendant son bref séjour au Pays de l’espace. Par consé­quent, il m’a demandé de répondre en son nom à deux objec­tions bien parti­cu­lières, l’une de nature intel­lec­tuelle, l’autre morale.

La première objec­tion est qu’un habi­tant du Pays plat, à la vue d’une Ligne, voit quelque chose qui doit être aussi bien épais que long à ses yeux (sans quoi elle serait invi­sible, si elle n’avait pas la moindre épais­seur) ; et par consé­quent il doit bien admettre (c’est ce qui est allé­gué) que ses compa­triotes ne sont pas seule­ment longs et larges, mais aussi (même à un degré sans doute très faible) épais, ou hauts. Cette objec­tion est rece­vable et, aux yeux des habi­tants du Pays de l’espace, quasi­ment impa­rable, si bien que, je le confesse, quand je l’ai enten­due, je n’ai d’abord pas su quoi répondre. Mais il me semble que l’expli­ca­tion de mon pauvre et vieil ami y répond en tout point.

« J’admets », a-t-il dit – quand je lui ai fait part de cette objec­tion – « j’admets l’exac­ti­tude des faits de votre critique, mais je rejette ses conclu­sions. Il est exact que nous avons en réalité au Pays plat une troi­sième dimen­sion insoup­çon­née appe­lée “hau­teur”, tout comme il est exact aussi que vous avez en réalité au Pays de l’espace une quatrième dimen­sion insoup­çon­née, qui n’a pas de nom à ce jour mais que j’appel­le­rai “hyper-hauteur”. Or nous ne pouvons pas davan­tage prendre conscience de notre “hau­teur” que vous de votre “hyper-hauteur”. Même moi – moi qui me suis rendu au Pays de l’espace et qui ai eu pendant vingt-quatre heures le privi­lège de comprendre la signi­fi­ca­tion de “hau­teur” – même moi je ne peux la conce­voir aujourd’hui, ni la saisir par le sens de la vue ou par un quel­conque raison­ne­ment ; je ne peux l’appré­hen­der que par la foi.

« L’expli­ca­tion en est évidente. Une dimen­sion implique une direc­tion, implique des gran­deurs mesu­rables, implique le plus et le moins. Sauf que nos Lignes sont toutes d’une épais­seur (ou d’une hauteur, comme vous préfé­rez) iden­tique et infi­ni­té­si­male ; par consé­quent, il n’existe rien en elles qui puisse mettre notre esprit sur la voie d’une telle dimen­sion. Aucun “micro­mètre déli­cat” – comme l’a suggéré trop hâti­ve­ment un critique du Pays de l’espace – ne nous serait de la moindre utilité ; car nous ne saurions pas quoi mesu­rer, ni dans quelle direc­tion. Quand nous voyons une Ligne, nous voyons quelque chose de long et de lumi­neux ; la lumi­no­sité, tout comme la longueur, est néces­saire à l’exis­tence d’une Ligne ; si cette lumi­no­sité dispa­raît, la Ligne s’éteint. C’est pour­quoi tous mes amis du Pays plat – quand je discute avec eux de cette dimen­sion insoup­çon­née que l’on doit bien voir dans une Ligne – me disent, “Ah, la lumi­no­sité vous voulez dire !” : et si je réponds, “Non, je veux dire une dimen­sion à part entiè­re”, ils me rétorquent aussi­tôt, “Alors mesu­rez-là, ou dites-nous dans quelle direc­tion elle s’étend” ; et cela me réduit au silence, car je ne peux faire ni l’un ni l’autre. Hier encore, quand le Cercle en chef (c’est-à-dire notre grand prêtre) vint inspec­ter la prison d’État et me rendit visite comme chaque année, pour la septième fois, et quand il formula pour la septième fois la ques­tion “Allais-je un peu mieux ?” je voulus lui prou­ver qu’il était “haut”, tout comme il était long et large, bien qu’il n’en eût pas conscience. Mais quelle fut sa réponse ? “Vous dites que je suis ‘haut’ ; mesu­rez ma ‘hau­teur’ et je vous croi­rais.” Que pouvais-je faire ? Comment pouvais-je rele­ver son défi ? J’étais effon­dré ; et il quitta la pièce triom­phant.

« Cela vous paraît-il toujours étrange ? Alors mettez-vous dans la même situa­tion. Imagi­nez qu’une personne de la quatrième dimen­sion, qui consente à vous rendre visite, vous dise, “Chaque fois que vous ouvrez les yeux, vous voyez un plan (qui a deux dimen­sions), et vous l’inter­pré­tez comme un solide (qui en a trois) ; mais en réalité vous voyez aussi (sans toute­fois la soup­çon­ner) une quatrième dimen­sion, qui n’est pas la couleur ni la lumi­no­sité ni rien du même ordre, mais une dimen­sion à part entière, bien que je ne puisse vous indi­quer sa direc­tion, et que vous ne puis­siez en aucune façon la mesu­rer.” Que diriez-vous à un tel visi­teur ? Ne le feriez-vous pas enfer­mer ? Eh bien, voilà mon sort : et il est tout aussi natu­rel pour nous, habi­tants du Pays plat, d’enfer­mer un Carré parce qu’il prêche la troi­sième dimen­sion qu’il l’est pour vous, habi­tants du Pays de l’espace, d’enfer­mer un Cube parce qu’il prêche la quatrième. Hélas, quelle que soit la dimen­sion, quel air de famille vigou­reux court dans l’huma­nité aveugle et tyran­nique ! Points, Lignes, Carrés, Cubes, Hyper­cubes – nous sommes tous passibles des mêmes erreurs, tous pareille­ment esclaves des préju­gés de nos dimen­sions respec­tives. Comme l’a dit un de vos poètes du Pays de l’espace : “Un trait de la nature appa­rente tous les mondes.”  »

Sur ce point, la ligne de défense du carré me paraît impre­nable. J’aime­rais pouvoir dire de sa réponse à la seconde objec­tion (l’objec­tion mora­le) qu’elle fut aussi claire et convain­cante. On a objecté qu’il était miso­gyne ; et comme cette objec­tion a été émise avec véhé­mence juste­ment par celles qui repré­sentent en vertu d’une loi de la Nature un peu plus de la moitié de la popu­la­tion du Pays de l’espace, j’aime­rais montrer qu’elle n’a pas lieu d’être, dans toute la mesure de mes moyens. Le Carré s’est défendu contre cette accu­sa­tion, mais la phra­séo­lo­gie morale du Pays de l’espace lui est si peu fami­lière qu’il serait injuste de ma part de retrans­crire litté­ra­le­ment ses paroles. Alors, offi­ciant pour lui comme traduc­teur et inter­prète, je présume qu’il a, au cours de sept années d’empri­son­ne­ment, fait évoluer de lui-même ses vues person­nelles au sujet des femmes comme au sujet des Isocèles ou des classes popu­laires. Pour sa part il incline aujourd’hui à croire, suivant la Sphère (voir chapitre Comment je vins au Pays de l’espace, et ce que j’y vis), que les Lignes droites sont, à bien des égards et non des moindres, supé­rieures aux Cercles. Mais ayant pris la plume en tant qu’histo­rien, il a repris à son compte (peut-être incon­si­dé­ré­ment) les vues géné­ra­le­ment parta­gées au Pays plat et même (comme il en a eu connais­san­ce) au Pays de l’espace par les histo­riens ; lesquels (jusqu’à des temps très proches) ont rare­ment jugé les desti­nées des femmes et des masses de l’huma­nité dignes de figu­rer dans leurs pages, et jamais d’être dûment prises en consi­dé­ra­tion.

Dans un passage encore plus confus, il souhaite aujourd’hui prendre ses distances avec les tendances circu­laires ou aris­to­cra­tiques que certains détrac­teurs lui ont natu­rel­le­ment impu­tées. S’il rend justice à la vigueur intel­lec­tuelle grâce à laquelle quelques Cercles ont main­tenu leur supré­ma­tie, des géné­ra­tions durant, sur l’immense multi­tude de leurs compa­triotes, il est convaincu que les faits au Pays pays, parlant d’eux-mêmes sans qu’il ait à les commen­ter, affirment qu’il n’est pas toujours possible de répri­mer les révo­lu­tions dans le sang ; et que la Nature, en affli­geant les Cercles d’infer­ti­lité, les a fata­le­ment condam­nés à échouer – « et en ceci », dit-il, « je vois s’accom­plir la grande loi de tous les mondes : tandis que la sagesse de l’Homme croit œuvrer à une chose, la sagesse de la Nature le force à œuvrer à une autre, une chose tout à fait diffé­rente et bien meilleure. » Quant au reste, il prie ses lecteurs de ne pas s’imagi­ner que le moindre détail de la vie quoti­dienne au Pays plat doive abso­lu­ment corres­pondre à quelque autre détail du Pays de l’espace ; et néan­moins il espère que son œuvre, prise dans son ensemble, se révé­lera à la fois stimu­lante et diver­tis­sante pour ces habi­tants du Pays de l’espace au carac­tère raison­nable et humble, qui – à propos de ce qui est de la plus haute impor­tance mais qui échappe aux sens – refusent d’affir­mer d’une part « Ceci ne peut pas exis­ter » et d’autre part « Il doit en être exac­te­ment ainsi, et nous savons tout ce qu’il faut savoir. »

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